Comment Anne et Joachim peuvent-ils aider et soutenir notre état de vie de grands-parents ?
Qui sont Anne et Joachim ?
Anne, figure vétérotestamentaire et de l’évangile :
Le nom de Anne apparaît dans le premier livre de Samuel. Nous sommes au XIème siècle avant notre ère. Ce livre nous présente la famille d’Elkana résidant à Remataïm-Tsofim, dans les monts d’Ephraïm, dans la ville de Rama, région d’Arimathée. Elkana est Ephraïmite mais il est de la tribu de Lévi, c’est un lévite, c’est un prêtre. Les lévites n’ont pas de tribu attribuée. Ils peuvent demeurer où ils veulent. C’est un homme respecté. Il a deux femmes : Peninna, la perle, prénom ambigu car elle va se trouver agressive, elle a des enfants, puis Hannah, pour nous Anne, la gracieuse, la grâce, la faveur… Elle par contre, n’a pas d’enfant. On ne sait rien sur les origines de ces femmes. Sont-elles d’Ephraïm ? Cela ne semble pas important. L’important est que l’une soit fertile et l’autre non. Ce n’est pas une famille idéale. Nous sommes à un moment compliqué de l’histoire d’Israël. Mais y a-t-il des temps qui ne soit pas difficiles pour Israël ?!
Après sa sortie du désert et son entrée en terre promise, Josué a fait face aux Cananéens qui refusent le Dieu unique. Ils sont rentrés peu à peu dans le pays au prix de multiples guerres, rapines, viols tout en construisant un peu partout des sanctuaires. Le livre des Juges fait mémoire de cette période peu élogieuse. La Bible ne raconte pas une « histoire sainte » et idéale mais elle relate les difficultés du peuple et son cheminement. Le livre des Juges se termine d’ailleurs en disant : « En ce temps-là, il n’y avait pas de roi en Israël et chacun faisait ce qui lui plaisait. » Jg 21, 25. Nous en sommes donc là au moment où le mari de Anne monte au Temple de Silo en pèlerinage pour offrir un sacrifice afin de sanctifier le pays et qu’il soit agréable à Dieu. A ce moment-là, l’arche d’Alliance ne demeurait pas à Jérusalem où il n’y avait pas encore de Temple. Josué avait installé la tente de la rencontre à Silo. Elkana offre donc son sacrifice au Seigneur Sabaoth, le Dieu des armées, à Silo. Cette dénomination de Dieu est une première occurrence dans la Bible. Le Dieu des armées n’est pas mentionné avant ! Il y a là quelque chose de nouveau qui commence, qui va naître, une nouvelle espérance pour Israël. Cette nouveauté est un enfant : Samuel, Dieu a entendu, va naître.
Revenons à Anne et Peninna. Les deux femmes sont en conflit. Peninna se moque d’Anne car elle ne peut avoir d’enfant alors qu’elle a des fils et des filles. Cependant, quand Elkana offre le sacrifice, il donne une part d’honneur à Anne car c’est Anne qu’il aime, bien que le Seigneur l’eût rendue stérile. Cela rejoint le cas des trois matriarches, Sarah, Rebecca et Rachel, elles étaient stériles et en position de rivalité. Face à l’épreuve, que fera Anne ? Elle décidera de prier après le sacrifice pendant que les autres s’enivrent et font la fête. Devant le sanctuaire, elle fait monter son cri en tant que servante du Seigneur.
Elle croît que le Seigneur des armées a le pouvoir de lui donner un fils, un enfant mâle qui sera consacré au Seigneur. Le prêtre Eli la croit ivre et la rabroue car elle prie en remuant les lèvres sans que sa voix soit audible. Sa prière est toute intérieure, elle vient du cœur, c’est la Amida, prière murmurée et récitée debout en hochant la tête, le prêtre s’en rend compte et la bénit. Les juifs vont faire de Anne le modèle de la priante par excellence ! Pour se faire entendre du Seigneur, il faut prier comme Anne.
Après être rentrés chez eux à Rama, Anne aura la joie d’être exaucée car le Seigneur se souvint d’elle. Elle enfante un fils qu’elle nommera Shmuel, Samuel, Dieu a entendu. Ce sera un grand prophète. C’est lui qui va œuvrer pour Dieu afin que la royauté soit instaurée. Il oindra Saül puis David comme les deux premiers rois d’Israël, Saül et David, les messies de Dieu. Grâce à lui pourra commencer la lignée des rois d’Israël.
Pour rendre grâce à Dieu, Anne va chanter un Cantique qui est un autre modèle de prière pour les juifs. Ce cantique a servi de structure pour la prière juive des 18 bénédictions. C’est dire l’importance de ce personnage qu’est Anne pour les religieux juifs. A noter que le Magnificat de Marie s’en inspire grandement, on pourrait presque faire un copier-coller.
L’histoire d’Anne, Peninna et Elkana ressemble, sur beaucoup de points, au protévangile de Jacques. C’est le moment d’une grande fête, certainement lors de la fête des tentes, des tabernacles, Soukkot, Joachim, qui n’est pas prêtre, mais un homme de bien, apporte ses offrandes pour le sacrifice. elles ne sont pas acceptées par le prêtre Ruben. Il se retire dans le désert pour prier et jeûner pendant 40 jours car il aime sa femme et aurait honte devant elle. Il se sent responsable, cela rejoint Elkana qui a de la compassion et continue d’espérer dans le Seigneur en aimant profondément sa femme. Anne, la femme de Joachim, est confrontée au même opprobre. Elle ne peut avoir d’enfant et sa servante Judith se moque d’elle. Elle entre dans une prière fervente, un cri de douleur puis elle bénit Dieu et lui demande de la bénir. L’ange survient : « Dieu a entendu ta prière ». Dieu a entendu, cela nous renvoie au prénom de Samuel, présent dans la réponse du Seigneur à Anne, la femme d’Elkana !
Il est clair qu’il y a bien un lien entre les deux histoires. Anne et Joachim sont des priants, ils demandent un enfant. Il sera consacré au Seigneur comme l’a fait la mère de Samuel. Dieu attend la prière de son peuple représenté ici par Anne et Joachim. Tous deux veulent accueillir la Parole de Dieu et y répondre favorablement. Ayant reçu la visite de l’Ange, une fille naîtra : Marie, la comblée de grâces. Celle qui accueillera le « Oint » du Seigneur, le Messie, le Fils de Dieu, est une femme, ce n’est pas un homme comme Samuel. Elle est la femme, la nouvelle Eve pleinement libre dont le cœur est tout à Dieu, elle ne connaît pas d’homme. « Il est né d’une femme » va dire Saint Paul aux Galates Ga 4, 4-5. C’est la grande nouveauté de l’Evangile. La Parole de Dieu s’incarne dans le sein d’une femme vierge pour libérer le genre humain du péché. La divinité vient habiter Marie, figure corporative d’Israël et de notre humanité tout entière. Ignace d’Antioche emploie une expression surprenante, il dit que Jésus « est né de Marie et de Dieu. » Dans tout l’univers, Marie est la seule à pouvoir s’adresser à Jésus comme le Père céleste et dire : « Tu es mon fils…, je t’ai engendré. » Ps 2, 7. En elle s’accomplit l’œuvre de Dieu : « Il sera grand et sera appelé fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père ; il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et son règne n’aura pas de fin. » Ce n’est pas un roi temporel qui va sauver le monde mais Dieu lui-même en la personne de son Fils.
En Anne et Joachim s’accomplissent les écritures. Ils récapitulent à eux deux toutes les espérances d’Israël dans le Dieu unique qui veut rejoindre l’homme dans sa chair. Dieu ne veut pas la destruction de notre humanité, de toute la création mais sa transformation, sa transfiguration par un sacrifice qu’elle ne peut pas faire seule mais par, dans et avec le Christ, la parole incarnée du Père d’où jaillit l’Esprit. Pour accueillir Marie, tout comme les autres couples stériles, ils doivent connaître l’épreuve qui vérifie la qualité de leur foi. La stérilité, le défaut de fécondité, est d’abord spirituelle. C’est comme si Dieu la permettait pour ces couples afin qu’ils entrent dans une autre dimension de la foi. Il y a un passage à faire, une pâque à vivre et cela passe par l’épreuve de la circoncision du cœur. L’homme doit apprendre à prier. Il faut qu’il se tourne en vérité vers le Créateur, qu’il accueille la parole divine, le Christ afin qu’il s’offre lui-même au Père pour lui demander de l’aide. Sans cette parole de miséricorde, rien n’est possible. Cela suppose de se reconnaître pauvre, petit. La reconnaissance de notre humilité ouvre un chemin, une possibilité pour Dieu de nous rejoindre, de descendre jusqu’à nous et d’enfanter, de devenir fécond.
Il n’y a pas de sacrifice plus grand que celui de la prière, elle nous ajuste à Dieu. L’épreuve de la vraie prière, celle d’un cœur ouvert à la miséricorde du Seigneur permet le juste sacrifice qui plaît à Dieu. Le psalmiste, dans le psaume 50, se tourne vers le Seigneur pour lui offrir sa pauvre personne meurtrie par le péché, il a besoin de Dieu car il souffre de son état dont il a pris pleine connaissance devant sa sainteté qui le dépasse. Il a pris conscience qu’aucun sacrifice ne peut être agréable au Seigneur si son cœur ne lui est pas ouvert complètement. « Si j’offre un sacrifice, tu n’en veux pas, tu n’acceptes pas d’holocauste. Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé. Accorde à Sion le bonheur, relève les murs de Jérusalem. Alors tu accepteras de justes sacrifices, oblations et holocaustes ; alors on offrira des taureaux sur ton autel. » Ps 50 (51), 18-21.
La prière d’Anne et Joachim porte du fruit, elle est féconde parce qu’ajustée à la miséricorde de Dieu. A eux deux, ils incarnent la volonté du Seigneur de s’ouvrir à l’autre, au tout autre pour l’accueillir et permettre qu’œuvre en eux la grâce du pardon. L’ange leur apparaît, la parole de Dieu se révèle toujours au cœur qui l’appelle. Le Verbe qui naîtra dans la chair de Marie est en eux par la foi. Leur union dans un baiser devant la porte dorée montre un amour victorieux qui a su passer l’épreuve. Plus que d’une union charnelle, Marie naît de la confiance mutuelle dans le pardon du Seigneur. En eux est déjà la préfiguration du Christ et de l’Eglise qui s’embrasse. Le Sacré Cœur de Jésus et le cœur de Marie entrelacés pour toujours. Magnificat ! Dans toutes les générations suivantes : l’union mystique de l’Eglise et de Dieu pour que naisse aujourd’hui toujours davantage le Christ et qu’advienne le Royaume des cieux. Comme Anne et Joachim ont laissé la place à Marie, de même doit-elle s’effacer devant le Christ. Comme l’ont clairement affirmé fermement les papes Benoît XVI et François, l’Eglise doit lutter contre l’autoréférentialité pour laisser voir toujours plus le Christ. Anne et Joachim, s’ils n’ont pas mis au monde le Christ, l’ont porté dans leurs âmes et Marie est née de leur amour pour nous donner le Christ ressuscité, le vivant ; ils ont su tenir et garder leur rôle de serviteurs inutiles afin que dans le Christ soit engendré une multitude de frères et sœurs, des fils et des filles de Dieu.
Priez par l’intercession d’Anne et Joachim, être liés à leur foi, c’est être unis à Marie pour vivre du Christ et le donner à tout ceux qui nous entourent. Les grands-parents, par leur humble prière, permettent à tous de s’ouvrir à plus, à l’universel. Ils seront tout particulièrement attentifs à leurs petits-enfants bien sûr ! « Les petits-enfants, c’est le dessert de la vie ! » comme dit l’écrivain Camilla Läckberg. La transmission de la foi ne s’arrête pas à nos enfants. Le dialogue intergénérationnel est primordial. Jésus dit en Mt 13, 52 : « C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume des cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. » L’expérience de la vie en Christ, des épreuves qui font grandir, notre histoire sainte doit être transmise à la jeune génération. La sagesse des anciens est bien plus précieuse que l’or ! Elle est la loi inscrite dans les cœurs par la vie en Christ. Plus les grands-parents seront des témoins de l’Evangile, plus ils seront saints et plus ils porteront du fruit. Attention cependant à ne pas tomber dans le prosélytisme ! Le Seigneur ne s’impose jamais, nous l’avons vu avec Anne et Elkana, Anne et Joachim ! L’Evangile reste une proposition de conversion. Ceux qui le reçoivent restent libres. La transmission n’impose rien, elle donne sans attendre de retour, quoiqu’il arrive, tout en continuant toujours d’espérer.
Beaucoup de cultures manifestent une grande attention aux personnes âgées. Nos sociétés occidentales de consommation ont, hélas, beaucoup trop cherché ces dernières années à éloigner de la famille nos anciens, jugés comme un poids inutile. Tout en respectant le nouveau foyer et son autonomie, il est important qu’ils prennent une part active et responsable dans la vie familiale. Ce sont des témoins du passé et des sources de sagesse pour les jeunes et pour l’avenir comme dit plus haut. Le cas inverse risque de conduire à un appauvrissement spirituel. Saint Jean-Paul II a beaucoup insisté sur ce point dans ses discours : « La vie des personnes âgées aide à clarifier l’échelle des valeurs humaines ; elle montre la continuité des générations et elle est une preuve merveilleuse de l’interdépendance du peuple de Dieu. Les personnes âgées possèdent souvent le charisme de combler les fossés entre les générations avant qu’ils ne soient creusés : combien d’enfants ont trouvé compréhension et amour dans les yeux, les paroles et les caresses des personnes âgées ! Et combien parmi celles-ci ont, avec empressement, souscrit à ces paroles divines : « La couronne des grands-parents, c’est leurs petits-enfants » (Pr 17, 6). » Jean-Paul II, discours aux participants de l’International Forum on Active Aging, 5 septembre 1980, n.5 : Insegnamenti di Giovanni Paolo II, III, 2, 539.
La statue ternaire de Sainte-Anne, qui est souvent priée, nous révèle une éducatrice de sa fille, l’Eglise doit être enseignée, apprendre à scruter les écritures à la lumière de l’Esprit qui permet l’incarnation véritable dans le Christ, le mariage avec divin permettant d’être fécond. Anne transmet sa foi et son espérance pour que naisse en Marie la charité parfaite, le Christ. Cette charité doit transparaître dans l’âme de nos petits-enfants. En cette statue la représentation de trois générations qui annoncent la Parole du Père. Trois générations dont la Parole libère et sanctifie. Les racines de l’arbre de Jessé, que sont les grands parents, sont essentielles pour l’arbre de vie que constitue le corps du Christ. Sans racine, l’arbre meurt.
Autre image biblique qui peut nous aider, celle de la plante arrivée à maturité. Elle est pleine de ressources, elle est pleine de graines. Les meilleures germeront et porteront du fruit, il n’y a pas à en douter. Cela doit encourager les grands-parents, comme l’ont fait Anne et Joachim, à persévérer dans la prière et le don de leur vie jusqu’au bout.
Dans l’exhortation apostolique du Pape François, « Christus vivit », « il vit, le Christ », le Souverain Pontife consacre tout son chapitre 6 au lien important que doivent avoir les jeunes et les grands-parents. Il reprend l’image d’un arbre sans racine ou de celui qui a été déraciné à cause de son manque de racine. Les tempêtes de la vie risquent fort de voir beaucoup trop d’enfants tomber, ne pouvant rien construire de solide dans leur vie. Le monde ne commence pas maintenant, ce qui s’est passé appartient à Dieu. Je cite le Pape : « il est impossible que quelqu’un grandisse s’il n’a pas de racines fortes qui aident à être bien debout et enraciné dans la terre. Il est facile de se disperser, quand on n’a pas où s’attacher, et où se fixer. » Ignorer l’histoire, l’expérience des aînés, le mépris du passé et le regard tourné seulement sur l’avenir est un piège dans lequel nos jeunes peuvent tomber encouragés qu’ils sont par des manipulateurs, des faux guides cherchant à les soumettre à leurs projets dans lesquels ils espèrent trouver quelques avantages personnels, économiques ou politiques. De même, le « jeunisme », une sorte d’idolâtrie de l’éternelle jeunesse, vise à vider les jeunes de leurs vraies valeurs et à les dégrader. Il ne faudrait pas confondre beauté et apparence. Il y a de la beauté dans un couple qui continue à s’aimer à l’automne de leur vie.
Les faux cultes de la jeunesse et de l’apparence risquent de promouvoir une spiritualité sans Dieu, une affectivité sans communauté et sans engagement envers ceux qui souffrent, pauvres, âgés. Certaines modes dévalorisent les cultures ancestrales, les traditions de nos ancêtres dans un souci d’une homogénéisation réductrice et dévalorisante. Ces déviations engendrent toutes sortes de maux dont la perte de personnalité, la destruction culturelle qui est aussi grave que la disparition de certaines espèces animales et végétales. Les racines culturelles des différents peuples doivent être pleinement assumées. Sainte-Anne s’est adressée à Nicolazic en breton. Elle a ajouté : « Dieu veut que je sois honorée ici », dans cette culture bretonne, dans son histoire en évitant naturellement l’intégrisme, le sectarisme, le fanatisme ou le communautarisme qui sont aussi les excès pouvant subvenir si la mémoire du passé est déformée, idolâtrée, idéalisée.
La Parole de Dieu, avec laquelle Sainte-Anne est presque toujours représentée, recommande de ne pas perdre le contact avec les personnes âgées : « Tiens-toi dans l’assemblée des vieillards et si tu vois un sage, attache-toi à lui (…) Si tu vois un homme de sens, va vers lui dès le matin, et que tes pas usent le seuil de sa porte » Si 6, 34.36. Le respect est vivement recommandé : « tu te lèveras devant des cheveux blancs, tu honoreras la personne du vieillard et tu craindras ton Dieu. Je suis le Seigneur » Lv 19, 32. Car « la fierté des jeunes gens, c’est leur vigueur, la parure des vieillards, c’est leurs cheveux blancs » Pr 20, 29.
Cela étant dit, il n’est pas interdit aux jeunes de ne pas toujours être en accord avec les plus âgés. Le dialogue mutuel et le discernement sont importants. « Il s’agit simplement d’être ouvert pour recueillir une sagesse qui se communique de génération en génération. » Pape François, Christus vivit.
Le Prophète Joël fait une annonce très belle : « Je répandrai de mon Esprit sur toute chair. Alors vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions et vos vieillards auront des songes. » Les anciens ont à ne pas avoir peur de raconter des histoires, celles de leurs vies. « Si les jeunes s’enracinent dans ces rêves des anciens, ils arrivent à voir l’avenir, ils peuvent avoir des visions qui leur ouvrent l’horizon et leur montrent de nouveaux chemins. » Pape François. Sainte-Anne n’a cessé de parler à Yvon Nicolazic pendant deux ans. Elle lui a dit, à mon avis, une chose essentielle : « entre mes mains tous les trésors du ciel. » La mémoire des anciens est un trésor. L’histoire que porte Anne et Joachim est celle qui ouvre au salut et à la paix, elle montre l’agir de Dieu qui transcende par la force de l’Esprit de façon créative les bonnes comme les moins bonnes choses. Jeunes et moins jeunes, nous sommes tous dans le même bateau, il nous faut nous entraider pour maintenir le cap vers lequel l’Esprit veut nous conduire.
Revenons un instant sur la fécondité de la vieillesse. L’âge mûr, la fin de la vie, n’est pas stérile, il est fécond ! Il y a un abandon, un lâcher-prise dans cet état de vie qui ne peut manquer de le rendre fécond. Le psalmiste confirme :
« Le juste grandira comme un palmier,
Il poussera comme un cèdre du Liban ;
Planté dans la maison du Seigneur,
Il grandira dans la maison de notre Dieu.
Dans la vieillesse encore ils portent fruit,
Ils restent frais et florissants,
Pour publier que le Seigneur est droit :
Pas de ruse en Dieu, mon rocher ! » Ps 91 (92), 13-16.
Sainte-Anne est apparue à Ker Anna, ancien lieu de dévotion à la déesse celte Ana, déesse de la fertilité… ce n’est pas un hasard. Ce lieu est fertile, l’eau y abonde. L’eau c’est la vie ! Elle est signe de renaissance, de vie éternelle, elle a coulé du cœur du Christ. Ne serait-ce pas un signe pour les anciens qu’ils sont porteurs de fécondité. Sainte-Anne, comme grand-maman de Jésus est fertile, elle confère la fertilité promise par Dieu à sa fille en la personne du Christ. Le couple Nicolazic, stérile pendant 10 ans, aura la joie d’accueillir quatre enfants suite aux apparitions.
Le psaume que nous venons d’entendre a été chanté par Anne et Joachim, et par Jésus aussi d’ailleurs. Il loue la vieillesse, toujours féconde. Deux conditions à cette fécondité : la justice et l’enracinement dans la maison de Dieu. Est juste, celui qui est ajusté à son existence propre. Le danger de la vieillesse est celui du repli sur soi, du narcissisme. Le manque de lâcher-prise quant à sa situation personnelle fait confondre fécondité et notoriété. Seul celui qui est juste envers lui-même et les autres, agit avec droiture, peut contribuer à porter du fruit dans la vieillesse.
La seconde condition de la fécondité est l’enracinement dans la maison de Dieu. Les racines de l’arbre doivent être en Dieu afin que, par-delà l’affaiblissement du corps, il ne cesse de fructifier. De nombreux retraités cherchent une mission nouvelle. C’est une bonne chose si elle n’entraîne pas du stress. Une activité trop intense n’est pas bonne à cet âge. Elle est signe que l’on cherche à combler un sentiment de culpabilité. Il y a un temps pour tout. On connaît le livre de l’Ecclésiaste : « Il y a un moment pour tout, et un temps pour chaque chose sous le ciel. » Qo 3, 1. La personne âgée n’a pas à se comparer avec une autre, il faut se défier du sentiment de rivalité. L’aide aux autres, particulièrement aux personnes malades, seules et âgées, pourrait être d’une grande aide car, grâce à l’expérience de la vie, on est plus à même de trouver les mots justes. Une activité créatrice, une passion où peut s’exprimer l’imagination est aussi une bonne chose. Les petits-enfants aiment bien voir bricoler, jardiner, peindre, cuisiner papi ou mamie. C’est, de plus, l’occasion idéale d’un enseignement et d’un dialogue profond.
Qui a appris à bien vivre sait aussi bien vieillir et reconnaître toutes les qualités intrinsèques de la vieillesse. C’est l’âge où on a vraiment pris conscience que l’on a du temps pour soi et pour les autres en restant juste, sans excès. Ce temps n’est pas l’occasion d’un divertissement constant mais le temps de vivre ce que l’on fait avec goût, cœur et amour. Une vieillesse féconde requiert à la fois l’action, l’engagement pour autrui et la capacité à vivre la solitude, le silence et la paix. Une vieillesse féconde est celle qui, malgré les aléas de la vie et du grand âge, rayonne de bonté et de miséricorde. Cette vieillesse-là, comme celle d’Anne et Joachim, a été féconde pour Jésus, Yvon et l’est d’autant plus pour nous aujourd’hui. Elle nous invite à persévérer, veiller, croire en ce que l’on fait.
Sainte-Anne ne confère pas qu’à la fécondité, elle appelle Yvon Nicolazic à reconstruire la chapelle ruinée… La vieillesse, la grande maturité invite à ne pas se désespérer de ce qui a été détruit, cassé, manqué. Ce qui semble terminé a laissé des traces. Rien n’est fini, au contraire, la vie est un éternel commencement. La découverte de la Statue par Yvon et ses compagnons est une preuve de pérennité de ce qui est né et n’a pas pu mourir. Dieu ne détruit pas, il attend le bon moment. Tout est là, il suffit d’avoir confiance dans la vie plus forte que la mort. Un âge certain n’empêche donc pas d’avoir des projets ! il est vrai que notre société de consommation envisage des plans d’assistance en tous genres pour les gens âgés mais pas de projets pour leur permettre de vivre pleinement comme le dit le Pape François dans un discours de Mars 2022 : « L’homme et la femme âgés sont mis de côté : dans cette culture du déchet, les personnes âgées sont considérées comme jetables. » Ibid. Si les vieux n’ont plus de rêve, restent dans la mélancolie pour les transmettre à leurs petits-enfants, les jeunes se tournent vers leurs smartphones… La personne âgée est une bénédiction pour la société et surtout pour son édification. Pas de bâtiment solide sans soubassement. Sainte Anne et Saint Joachim sont, par la force de la Parole de Dieu qui les a fait vivre, les soubassements de l’Eglise.
Vieillir, il est vrai, n’est pas facile. La vieillesse est une construction, cela implique un travail, un combat, des renoncements et des choix à faire. Bien vieillir est une aventure. Inutile de s’accrocher pathétiquement à sa jeunesse. Le jeunisme est un écueil, ainsi que « le bien vieillir » à tout prix ! vieillir est un paradoxe. Saint Paul ne dit-il pas : « Tandis que notre homme extérieur s’en va en ruine, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour. » 2 Co 4, 16. Il faut tenter l’aventure de construire autre chose, avec ses risques, ses surprises, ses joies et ses peines. Cela permet de rester pleinement vivant. Il ne s’agit pas de s’apitoyer sur soi-même et de pathologiser. Certes, certains vivent des choses physiques difficiles mais il y a aussi des choses qui vont. Il faut positiver comme on dit et découvrir ce qu’il y a d’intéressant en vieillissant. Il faut chercher à construire une image différente de la vieillesse et ainsi permettre à notre société de changer de regard sur elle. Il faut que les vieillards aient des songes comme le dit le Prophète Joël (3, 1). Essayer de rester dans le dialogue avec les gens que l’on rencontre, ne pas s’exclure de la société. Une vieillesse assumée et bien dans sa vie, comme celle d’Anne et Joachim, encourage la jeune génération. Elle est constructive jusqu’au bout et cela procure de la joie.
Sœur Emmanuelle à la fin de sa longue vie disait : « J’arrive à la cime de ma vie et je regarde le monde et les autres avec une immense tendresse. Cette contemplation tendre me procure une immense joie. » la vieillesse permet de bâtir un monde d’amour car elle a du temps pour s’émerveiller et se laisser surprendre de ce que l’on n’avait pas le temps de voir dans sa jeunesse. Elle permet d’être ouvert au nouveau, d’être créatif, libre.
Victor Hugo dit aussi : « Je sais bien que je ne vieillis pas, et que je grandis au contraire, et c’est à cela que je sens l’approche de la mort. Quelle preuve de l’âme ! Mon corps décline, ma pensée croît ; sous ma vieillesse il y a une éclosion. » L’acceptation du déclin physique est déjà un travail en soi. Un chemin de deuil et de renoncement qui permet une nouvelle construction. Un corps nouveau se construit, un corps habité.
Anne et Joachim rejoignent aussi dans l’Evangile selon Saint Luc la prophétesse Anne (encore une Anne) et Syméon. Comme eux, ils attendent dans la confiance le Messie. Ils représentent toute une tradition de prière et de vie avec le Seigneur. Leur attente est comblée à la fin de leur vie. La paix tant recherchée est enfin arrivée jusqu’à eux. Leur fidélité et leur attente ont aiguisé leurs sens, c’est là l’œuvre du Saint-Esprit. Tous ceux qui ont été dociles à l’Esprit Saint dans la prière reçoivent la visite du Seigneur en son temps. Raison de plus pour ne pas avoir peur de vivre. Vivre avec l’Esprit du Seigneur, c’est accepté d’être dérangé, d’être en crise car l’Esprit de Jésus est un signe de contradiction ! La crise permet bien souvent la consolation : « Heureux ceux qui se lamentent, ils seront consolés. » Mt 5, 4. Le pire, c’est la fadeur, la tiédeur. On connaît ce que dit l’Ange à l’Eglise de Laodicée dans le livre de l’Ap. 3, 15-16 :
« Je connais tes actions, je sais que tu n’es ni froid ni brûlant, mieux vaudrait que tu sois ou froid ou brûlant. Aussi, puisque tu es tiède- ni froid, ni brûlant- je vais te vomir de ma bouche. » La tiédeur conduit à l’anesthésie des sens spirituels. Tout est concentré sur les forces du corps au lieu de l’être sur celles de l’Esprit, c’est l’étourdissement de l’éternelle jeunesse qui conduit au manque de discernement. L’âme reste comme engourdie, muette. Dans la vieillesse, cette perte de sensibilité de l’âme est terrible, elle conduit au mutisme et à la mort.
La perte de sensibilité de l’Esprit ne permet plus la rencontre avec Jésus, avec l’autre. A force d’être toujours dans l’extériorité à soi-même, on l’est aussi avec Dieu et les autres. On est plus en vérité, on joue un personnage qui n’est pas soi-même. Vivre de l’Esprit pousse à être témoin. La vieillesse, temps d’attente, de veille, de vie intense dans l’Esprit, permet d’être témoin de la vie qui vient. « L’Esprit et l’Epouse disent : « Viens ! » Celui qui entend, qu’il dise : « Viens ! » Celui qui a soif, qu’il vienne. Celui qui le désire, qu’il reçoive l’eau de la vie, gratuitement. » Ap. 22, 17.
Cette vie dans l’Esprit permet l’accueil de l’enfant. La vieillesse qui a cultivé la sensibilité de l’âme éteint toute jalousie entre les générations, elle transmet sa vie à l’autre génération en confiance et la nourrit. « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. » Lc 2, 29. La sensibilité de l’esprit, sa maturité, richesse des anciens, peut ainsi donner l’espérance dans la vie.
Avec l’exemple d’Anne et Joachim, leur intercession, les grands-parents peuvent espérer être plus qu’une chance pour la société et leur famille, ils sont une page d’histoire qui vaut plus qu’un volume de théories ! Ils sont signe d’une Eglise qui cherche « à guider les hommes pour qu’ils répondent, en s’appuyant sur la réflexion rationnelle et l’apport des sciences humaines, à leur vocation de bâtisseurs responsables de la société terrestre » (Sollicitudo rei socialis, I, 1) appelés à la vie céleste. Signe de continuité et de renouvellement, ils apportent une confirmation de la valeur constante de l’enseignement de l’Eglise. Anne et Joachim ont enseigné Marie qui a accueilli le Christ car avant même qu’il ne soit en elle, ils portaient dans leur cœur la confiance et l’espérance de toute notre humanité appelée à être Un dans le Christ, fils et filles de Dieu pour l’éternité.
Père Thierry FELIX
La Roche du Theil
7 décembre 2024